Par Christine Grandjean, praticienne en soins rebozo et doula "co-présidente de l'association suisse du rebozo"
La première fois qu'on m'a parlé du rebozo, j'étais encore infirmière. On m'a décrit une écharpe mexicaine tissée à la main, utilisée depuis des siècles par des sage-femmes pour accompagner les femmes de la grossesse au post-partum. J'ai souri. Une écharpe. Et puis j'ai vu ce que ça faisait sur le corps d'une femme. Ce relâchement immédiat. Cette respiration qui s'élargit. Ce visage qui se pose. Et j'ai compris que ce n'était pas une écharpe. C'était un outil de soin à part entière.
Aujourd'hui, le rebozo est au cœur de ma pratique chez Tadoulamie, et il occupe une place centrale dans les ateliers de Famaïa. Cet article est ma façon de vous expliquer pourquoi, avec tout ce que la science et la tradition ont à nous dire sur le sujet.
Un tissu chargé d'histoire
Le rebozo est une longue écharpe mexicaine, généralement en coton tissé à la main, entre 1,5 m et 4 m de longueur selon l'usage. Son tissage particulier en échelle le rend à la fois solide, extensible et parfaitement adaptable aux formes du corps. Les motifs et les couleurs variaient autrefois selon la région, le statut social et la lignée de celle qui le portait.
Dès la puberté, chaque femme mexicaine acquérait son propre rebozo, symbole de féminité. Les femmes le portaient pendant la grossesse pour soulager le poids du ventre, le dénouaient pour accoucher, s'en enveloppaient pour se refermer après la naissance, s'en servaient pour couvrir ou porter leur bébé.
Ce n'était pas un accessoire. C'était le fil rouge de la vie féminine, transmis de génération en génération, présent à chaque passage important : la puberté, la grossesse, la naissance, le deuil, la ménopause.
Aujourd'hui, le rebozo a traversé les frontières. Des doula, des sage-femmes et des praticiennes du monde entier l'ont intégré à leur pratique, attirées par ce que des siècles de tradition avaient déjà compris et que la science commence à confirmer.
Ce que le rebozo fait au corps : la physiologie du bercement
Pour comprendre pourquoi le rebozo agit aussi profondément, il faut comprendre ce qui se passe dans le corps quand on est bercé, enveloppé et touché avec douceur.
Le système nerveux autonome et le nerf vague
Notre système nerveux autonome se divise en deux branches principales : le système sympathique, celui de la vigilance et du stress, et le système parasympathique, celui du repos, de la récupération et de la digestion. Le nerf vague est le chef d'orchestre de nos principaux organes vitaux : le cœur, les poumons et notre système digestif. C'est le nerf le plus long du corps humain, le 10ème nerf crânien, et c'est lui qui gère la période de réparation et de récupération après une période active.
Quand le système sympathique est en surchauffe, comme c'est souvent le cas pendant la grossesse, l'accouchement ou le post-partum, le corps reste en état d'alerte. Le cœur bat plus vite. Les muscles restent tendus. La digestion ralentit. Le sommeil se fragmente. Le nerf vague agit par l'intermédiaire d'une activité tonique continue, favorisant le ralentissement du rythme cardiaque, la relaxation des muscles sphincters des voies digestives et urinaires, et l'augmentation de l'activité intestinale et glandulaire.
Les bercements rythmiques du rebozo, appliqués avec douceur sur les épaules, le bassin, les jambes et la tête, activent précisément ce système parasympathique. Le mouvement lent et régulier envoie au système nerveux un signal de sécurité. Le corps comprend qu'il peut se déposer.

Le toucher thérapeutique et l'ocytocine
La science du toucher a fait des avancées remarquables ces dernières années. On sait aujourd'hui que notre peau est parcourue de fibres nerveuses spécifiques, appelées fibres C-tactiles, qui répondent particulièrement au toucher lent, doux et bienveillant. Ce toucher doux, médié par les fibres CT, est lié à l'expérience du plaisir par ses effets dans le cortex insulaire. Il est aussi associé à des effets anti-stress, à une diminution de l'anxiété et à une réduction de la douleur.
Ce mécanisme passe en grande partie par l'ocytocine, souvent appelée hormone de l'attachement. Les fibres CT se connectent au système ocytocinergique, et l'ocytocine médie la diminution de l'activité du système sympathique, l'augmentation de l'activité parasympathique ainsi que la réduction de la douleur et de l'anxiété induites par le toucher doux.
En d'autres termes : quand on est bercée et enveloppée avec soin par un rebozo, le corps sécrète de l'ocytocine. Le stress diminue. La douleur s'apaise. Le sentiment de sécurité s'installe. Des études montrent qu'au niveau individuel, le toucher affectueux est associé à une diminution de l'anxiété, de la charge générale et du stress, ainsi qu'à une augmentation de la sécrétion d'ocytocine.
Le bercement, la relaxine et le bassin
Pendant la grossesse, le corps produit une hormone appelée relaxine. La sécrétion augmentée de relaxine assure une distension de tous les ligaments, dont ceux du pelvis et de la symphyse pubienne. Un rebozo bien installé, bien serré, réduit la pression sur le périnée, soulage les douleurs ligamentaires et aide à maintenir en place les articulations du bassin.
Après l'accouchement, ces ligaments restent relâchés pendant plusieurs semaines, parfois plusieurs mois. Le bassin, qui s'est ouvert pour laisser passer le bébé, cherche à retrouver sa stabilité. La relaxine entraîne souvent des tensions au niveau du sacrum, du coccyx et du plancher pelvien, provoquant divers inconforts. Les muscles du bas du dos compensent alors l'instabilité du bassin, ce qui peut provoquer des douleurs se propageant le long du nerf sciatique.
Le resserrage du bassin par le rebozo répond directement à ce besoin physiologique. Une étude (Depledge et coll., 2005) démontre que 70% des participantes observent une diminution notable de la douleur, leur évaluation passant en moyenne de 7/10 à 3/10 après seulement deux séances de serrage du bassin.

Ce que le rebozo fait à l'âme : la dimension émotionnelle et symbolique
La physiologie explique beaucoup. Mais le rebozo agit aussi à un niveau que les chiffres mesurent mal.
Donner naissance est l'un des passages les plus intenses de la vie d'une femme. Le corps se transforme radicalement. L'identité se redéfinit. Les émotions arrivent par vagues, souvent sans prévenir. Et dans tout cela, la femme est souvent laissée à elle-même, pressée de "récupérer" alors qu'elle vient de traverser quelque chose d'extraordinaire.
Le rebozo est un outil de soutien à la fois physique et émotionnel qui aide la femme en lui rappelant qu'elle est entourée et portée. Après la naissance, il prend un rôle dans le resserrage du bassin : ce geste de fermeture symbolise la fin d'une période d'ouverture avec la grossesse et la naissance et célèbre le retour à soi.
Se sentir enveloppée. Contenue. Bercée. Ces sensations répondent à un besoin profond que le corps exprime souvent sans mots. Beaucoup de femmes qui reçoivent un soin rebozo décrivent une sensation de renaissance. Comme si, le temps d'une séance, elles se retrouvaient elles-mêmes. Leurs contours. Leur espace intérieur.
Ce n'est pas de la poésie gratuite. C'est une réalité neurologique : le toucher affectif favorise le développement d'un attachement sécure et une régulation adaptative du stress de l'enfance à l'âge adulte. L'application clinique du toucher affectif pour promouvoir les mécanismes régénérateurs du corps contre le stress offre des perspectives prometteuses.
Le rebozo à travers les étapes de la vie féminine
Pendant la grossesse
Le rebozo accompagne la grossesse dès le deuxième trimestre. Les bercements soulagent les tensions lombaires et ligamentaires, permettent au bébé de trouver une position confortable, et offrent à la future mère un espace de détente et de connexion avec son enfant. Durant l'accouchement, il permet des suspensions et des bercements qui, outre la détente procurée, facilitent la respiration, libèrent le sacrum, diminuent les tensions lombaires, favorisent l'engagement et la dilatation du col, ainsi que la sécrétion des endorphines.
Pendant l'accouchement
Le rebozo devient un outil précieux pendant le travail. Les bercements au niveau du bassin permettent un relâchement profond entre les contractions. La femme peut s'y suspendre, s'y appuyer, s'y laisser balancer. Le corps trouve plus facilement le mouvement qui aide le bébé à descendre.
En post-partum
C'est peut-être là que le rebozo est le plus précieux. Le soin rebozo post-natal est un rituel de passage entre la grossesse et le début d'un nouveau chapitre de la vie de femme. Il peut également offrir de nombreux bienfaits à toutes les femmes vivant une étape importante de leur vie : premières règles, grossesse arrêtée, ménopause. Chaque transition physique ou émotionnelle mérite d'être accueillie avec douceur et bienveillance.
Le soin complet en post-partum dure environ 2h30 à 3h. Il comprend généralement un temps d'échange et d'écoute, un massage du corps entier, un temps de chaleur pour favoriser la détente, et un resserrage en sept points clés : tête, épaules, ventre, bassin, cuisses, genoux et pieds. Chaque point est enveloppé et bercé avec soin.

Au-delà de la maternité
Le rebozo s'adresse à toutes les femmes, à chaque moment de transition. Un deuil, une séparation, une ménopause, un changement profond de vie. Partout où le corps et l'âme ont besoin d'être tenus, le rebozo trouve sa place.
La vision Famaïa et Tadoulamie
Chez Tadoulamie, les soins rebozo sont proposés par Christine Grandjean, infirmière de formation, doula et membre de Doula CH. Cette triple compétence permet d'accueillir chaque femme avec une écoute à la fois médicale, émotionnelle et intuitive. Chaque soin est pensé sur mesure, adapté au vécu de la femme, à son accouchement, à son histoire.
A l’espace Famaïa, le rebozo prend une dimension collective. Des ateliers parents-enfants, des cercles de femmes, des ateliers en duo et des moments de partage autour de cette pratique permettent à la chacun de s'approprier cet outil et de le transmettre à son tour.
Des formations au rebozo sont également en cours de développement, destinées aux thérapeutes et professionnels du bien-être souhaitant intégrer cette pratique à leur activité.
Une invitation à vous laisser porter
Le rebozo ne demande rien. Il offre. Un espace de dépôt. Un moment hors du temps. La permission de recevoir sans donner en retour, juste pour une fois.
Si vous êtes curieuse, si vous traversez une période de transition, si votre corps cherche à retrouver son centre, nous vous invitons à découvrir ce soin chez Tadoulamie ou lors de nos prochains ateliers à Famaïa.
Cet article peut être repris librement avec mention de la source famaia.ch
Sources et références
Porges, S.W. (2021). Polyvagal Safety: Attachment, Communication, Self-Regulation. W.W. Norton & Company. Lien : wwnorton.com/books/9781324016274
Uvnäs-Moberg, K. & Petersson, M. (2022). Physiological effects induced by stimulation of cutaneous sensory nerves, with a focus on oxytocin. Current Opinion in Behavioral Sciences, 43, 159-166. Lien : doi.org/10.1016/j.cobeha.2021.10.001
Uvnäs Moberg, K., Julius, H., Handlin, L. & Petersson, M. (2022). Sensory Stimulation and Oxytocin: Their Roles in Social Interaction and Health Promotion. Frontiers in Psychology. Lien : pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9242085
Packheiser, J. et coll. (2023). Affectionate touch and diurnal oxytocin levels: An ecological momentary assessment study. eLife. Lien : elifesciences.org/articles/81241
Boerner, K.E. et coll. (2024). The neurophysiological impact of touch-based therapy. Journal of Integrative Neuroscience, 23(12). Lien : imrpress.com/journal/JIN/23/12/10.31083/j.jin2312214
Depledge, J. et coll. (2005). Use of tubigrip in the management of pelvic girdle pain in pregnancy. Journal of Obstetrics & Gynaecology.
Baston, H. (2018). Le rebozo, témoin des passages de la vie d'une femme. Spirale, 86(2), 81-95. Lien : shs.cairn.info/revue-spirale-2018-2-page-81
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